Maîtriser la trace

Préambule: Pour les considérations générales, rendez-vous sur la page qui lui est dédiée en accès direct via le lien: « La trace ».

Surnommée « point de non retour », cette étape de la fabrication du savon peut impressionner et terroriser plus d’un débutant et parfois même les confirmés lors de l’expérimentation de nouvelles formulations. Se familiariser avec le processus de saponification et comprendre son fonctionnement permet d’en garder le contrôle et évite de se laisser déborder par sa survenue inattendue.

J’ai souvent vu que la soude était capricieuse voire mystérieuse, hors comme toute réaction chimique, la saponification des acides gras est soumise à certains facteurs… Si je prends par exemple un morceau de sucre, plus le liquide est chaud, plus il fond vite. La température a donc toute son importance…

Dans son merveilleux livre, « Scientific Soapmaking », le Dr Kevin M.Dunn a relevé de nombreux facteurs pouvant influencer sa survenue. Les connaître et les contrôler vous permettra de vous lancer dans des techniques complexes de marbrages.

Voici les facteurs les plus courants qu’il faudra prendre en considération:

  1. Les corps gras de base de la formulation
  2. La température de fabrication du savon et la température ambiante
  3. La vitesse et la quantité du mélange
  4. La quantité d’eau dans la formulation
  5. La présence de catalyseurs

Contrôler chaque facteur vous aidera à dompter sa vitesse d’apparition. Si par contrainte technique, l’un d’eux ne peut être modifié, on en appellera un autre à la rescousse et on évitera dans ce cas l’utilisation de catalyseurs.

Passons maintenant en revue ces différents facteurs et la conduite à tenir pour les contourner…

1. Influence des corps gras de la formulation

Commençons par un récapitulatif des propriétés apportées au savon par les différents acides gras en terme de dureté et de douceur ainsi que leur vitesse d’obtention de la trace.

En règle générale, les corps gras solides à température ambiante sont riches en acides gras saturés à savoir les acides laurique, myristique, stéarique et palmitique. Ce sont eux qui contribuent à la dureté du savon mais également à une rapidité de survenue de la trace. Les corps gras liquides à température ambiante sont eux majoritairement composés d’acides gras insaturés, les acides oléique, linoléique et linolénique qui apportent de la douceur au savon et en ralentissent son obtention.

Il y a néanmoins un « indiscipliné » et je nomme « l’huile de ricin »… Composée majoritairement d’acide ricinoléique qui est pourtant un acide gras mono-insaturé, elle a la fâcheuse tendance à accélérer la trace si elle est utilisée en trop grande quantité et pourrait selon « Kenna Cote », auteure du site « Modern Soapmaking » rendre le savon caoutchouteux.

En utilisant certains calculateurs de saponification comme SoapCalc, Mendrulandia, Soapee ou encore Soapmaking Friend, il est facile après avoir effectué le calcul de vérifier les différents pourcentages d’acides gras saturés et insaturés de votre formulation sans avoir à les additionner manuellement du moins s’ils sont proposés par le calculateur.

Ce qui est pris en compte ici, ce sont bien les différents acides gras et pas les proportions de corps gras liquides et solides à température ambiante de la formulation!!!…

Plus votre recette contiendra d’acides gras insaturés, plus l’obtention de la trace sera lente comme c’est la cas par exemple pour le savon de Castille (100% olive). Et bien entendu, plus il y aura d’acides gras saturés, plus la trace sera rapide. Si je reprends l’exemple de formulation donné dans les tutoriels des différents calculateurs, les acides gras saturés représentent moins de 40% de la formulation et me permettent de garder une trace suffisamment fine que pour effectuer des marbrages complexes mais ce n’est évidemment pas le seul facteur à prendre en compte…

On considère qu’au delà de 50% d’acides gras saturés, les risques d’obtenir une trace éclair sont multipliés et il faudra donc intervenir sur d’autres facteurs pour ne pas se retrouver face à un bloc immonde impossible à mouler correctement. Exit donc les catalyseurs. De plus, il faudra reconsidérer la concentration de la lessive de soude, la température de travail sans néanmoins risquer de fausse trace et surtout ne pas abuser de son mixeur électrique…

2. Influence de la température de fabrication du savon et de la température ambiante

Si vous avez déjà réalisé des savons sous des températures très clémentes, vous vous serez certainement rendus compte que la trace pouvait survenir plus rapidement Il en est de même pour la température de votre mixture car plus elle est élevée, plus elle en favorise l’obtention.

Même s’il ne s’agit que de quelques degrés, cela peut faire toute la différence. Il faut donc trouver un juste milieu sans mettre à mal le processus et ce en fonction du point de fusion des différents corps gras de votre formulation. Prenons par exemple le beurre de karité… Très riche en acide stéarique, sa température de fonte se situe au environ de 35°C (95°F) et il faudra donc en tenir compte pour ne pas se retrouver avec une fausse trace causée par sa resolidification avant la saponification, ce qui conduirait à un déphasage et donnerait un savon caustique.

La température idéale de travail serait de plus ou moins 40°C (104°F). J’ai opté personnellement pour 38°C (100°F)… Il va de soi que lors de l’utilisation d’une cire quelconque dont le point de fusion est souvent au environ de 60°C (140°F), la température devra être augmentée pour éviter qu’elle ne se solidifie à nouveau.

Pour garder une trace fine plus longtemps, certains travaillent en écart de température c’est-à-dire une lessive de soude à température ambiante, tout comme une lessive de soude prête à l’emploi que l’on ne réchauffe bien évidemment pas et un mélange de corps gras porté à une certaine température. Sauf que l’ajout d’une solution de soude « froide » dans un mélange de corps gras contenant des graisses à haut point de fusion porté à une température insuffisante risque de donner une fausse trace (voir l’article du Dr Kevin M.Dunn sur le site de « Wholesale Supplies Plus »: « Without a trace »), ou moins grave, juste des petites taches blanches dans le savon attribuées à tort aux insaponifiables du beurre de karité lorsqu’il est utilisé dans une formulation mais qui sont en fait de l’acide stéarique et/ou palmitique resolidifiés et donc non saponifiés. Voici un article pour vous éclairer sur la sujet: « What are the white spots in my soap? » sur le site de « Lovin’Soap Studio » dont l’auteure est Amanda Gail.

Même s’il apparaît clairement que les huiles liquides à température ambiante ne nécessitent pas d’être réchauffées puisqu’il n’y a aucun risque de fausse trace, en augmenter la température raccourcira considérablement le temps passé à mixer, mixer, remixer et qui pourrait aboutir au vu de la lenteur du processus à un moulage alors que l’on en est toujours au stade de l’émulsion c’est-à-dire juste un mélange homogène entre les corps gras et la solution de soude mais qui n’a rien à voir avec la trace et qui pourrait conduire à un déphasage, une saponification inégale et donc à un savon caustique!…

3. Influence de la vitesse et de la quantité du mélange

S’il est clair qu’un mixeur électrique peut nous faciliter la tâche, il ne devrait pas être utilisé à outrance sauf bien sûr si vous vous lancez dans la réalisation d’un savon de Castille. Quelques impulsions suffissent pour homogénéiser votre mélange puis laissez-le de côté et prenez votre fouet. Le contrôle en sera meilleur d’autant plus si vous travaillez à haute température, à une concentration élevée, au départ d’une formulation riche en acides gras saturés…

4. Influence de la quantité d’eau de la formulation

La quantité d’eau affecte également la rapidité de survenue de la trace. Plus la concentration de la lessive de soude est élevée, plus elle apparaîtra vite. Pour vous donner un maximum de temps lors de la réalisation de marbrages complexes, il faudra l’adapter en tenant compte bien évidemment des différents acides gras qui composent votre formulation. Il n’y a pas de valeur stricte et standard mais une concentration de 30% permet la plupart des réalisations qu’il vous faudra peut-être réadapter par la suite pour un meilleur résultat.

Si votre formulation est pauvre en acides gras saturés comme pour le fameux savon de Castille dont le temps de traçage est l’un des plus long à venir, il s’avère utile de diminuer la quantité d’eau, ce qui revient donc à augmenter la concentration de la solution de soude et qui n’est bien sûr possible que si vous la préparez vous-même. Attention toutefois, travailler en réduction d’eau nécessite une grande prudence et ne devrait être utilisée que si vous avez déjà une petite expérience en la matière car au vu du volume réduit en liquide la montée en température de la solution est plus forte et plus rapide.

Toujours dans le cadre d’une formulation pauvre en acides gras saturés, un autre avantage à cette diminution de la quantité d’eau est qu’elle évitera tout risque de déphasage qui peut être rencontré lors de l’utilisation d’une lessive de soude à faible concentration comme démontré par le Dr Kevin M.Dunn au chapitre 21, intitulé The « Water Discount », de son livre « Scientific Soapmaking » consultable au format PDF via le lien qui suit: « Handcrafted SoapMaker – Water discount ».

Lors de l’utilisation d’une lessive de soude prête à l’emploi, tout ajout liquide viendra s’additionner au liquide existant. La trace pourrait en être ralentie. Il sera peut-être opportun en fonction des corps gras de la formulation et de la technique de marbrage choisie, d’augmenter la température de travail.

5. Influence des catalyseurs

Comme si tout cela n’était déjà pas assez compliqué, il faudra également tenir compte d’additifs qui pourrait en précipiter la survenue lors de leur ajout.

C’est notamment le cas pour certaines fragrances synthétiques, certaines huiles essentielles aux notes épicées et florales, certains colorants comme les oxydes et micas mais aussi les argiles, le sucre sous toutes ces formes et bien d’autres encore…

Pour contrecarrer le problème, hormis les colorants, j’effectue tous les ajouts directement dans les corps gras avant d’y adjoindre ma lessive de soude. Ils sont ainsi bien émulsionnés et me permettent de garder un certain contrôle pour la suite des opérations.

Bon à savoir

Les huiles essentielles d’agrumes ont tendance à ralentir la trace… Par contre, les argiles l’accélèrent en absorbant l’eau du mélange. Pensez donc à les hydratez au préalable quelques heures avant de faire votre savon…

Vous aurez compris que juste un seul facteur peut précipiter sa survenue subite. Chaque recette étant unique, il faudra en adapter les conditions au cas par cas… Avec un peu de pratique et une grande confiance en soi face au processus de saponification, il est possible de ne pas se laisser dépasser et de rester maître de la situation…

Bonnes bulles… Soyez prudents et prenez soin de vous…

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