Le savon artisanal : entre vérité chimique et poésie de l’imaginaire

« Hydratant », « nourrissant », « régénérant »… La savonnerie artisanale regorge de promesses qui, si elles enchantent nos douches, s’éloignent souvent de la réalité des éprouvettes. À force de prêter au savon des vertus médicinales ou nutritionnelles, on finit par oublier ce qu’il est réellement : un produit de nettoyage dont la seule mission est de laver.

Pour réconcilier l’éprouvette et ce précieux objet du quotidien, il nous faut d’abord lever le voile sur les mythes qui entourent la saponification à froid, loin de l’image de l’infusion tranquille qu’elle renvoie depuis des décennies.

La brutalité d’une naissance moléculaire

Comprendre le savon, c’est accepter la brutalité de sa naissance : une réaction chimique en milieu extrêmement basique qui ne conserve pas les ingrédients, mais les déconstruit radicalement pour créer une matière nouvelle dont la « douceur » que nous chérissons tant n’est pas le fruit d’un extraordinaire transfert de propriétés, mais le résultat d’une stratégie de diversion moléculaire.

Contrairement aux idées reçues, ce démantèlement commence avant même que la soude caustique n’entre en scène. Les huiles ou beurres que nous manipulons sont loin d’être des blocs monolithiques. En réalité, dès le mélange des corps gras, nous créons un réservoir unique et complexe de triglycérides. L’identité nominative des ingrédients s’efface déjà devant leur réalité chimique. Fondus dans une masse moléculaire anonyme, les triglycérides ne gardent pas en mémoire le corps gras duquel ils sont issus.

Non seulement le savon ne peut hériter des propriétés cosmétiques des corps gras utilisés — puisqu’ils ont cessé d’exister en tant qu’entités distinctes — mais de plus, la saponification ne transporte pas leurs bienfaits d’un état à un autre : elle brise ces structures anonymes pour en édifier de nouvelles. Ce qui émerge de la réaction sont des sels d’acides gras (carboxylates de sodium), des agents lavants dont les caractéristiques sont définies par une structure et des propriétés physico-chimiques qui n’ont plus rien à voir avec les molécules d’origine. Que l’acide oléique soit issu de l’huile d’olive, de l’huile d’argan ou du beurre de karité ne modifie en rien sa structure chimique.

« La soude caustique ne sait pas lire les étiquettes. Elle ne possède ni boussole botanique, ni discernement éthique. Elle ne voit que des fonctions esters et des chaînes carbonées. »
— Inspirés des travaux de Kevin M. Dunn, Scientific Soapmaking (2010)

La loi du plus lent : la vérité sur le surgras

En somme, la soude caustique se moque du prestige de l’étiquette. Elle est juste extrêmement sensible à l’architecture de cette soupe moléculaire qui conditionne la cinétique de la réaction. Dans cette course vers la transformation, toutes les molécules ne courent pas à la même vitesse. La saponification n’est pas une loterie aveugle, mais une hiérarchie dictée par la structure chimique des acides gras : les saturés à chaînes courtes sont des sprinteurs, tandis que les insaturés ferment la marche.

C’est cette différence de rythme qui donne tout son sens au surgraissage. Puisque nous limitons volontairement la quantité d’alcali, la réaction s’arrête avant d’avoir pu tout transformer. Ce qui reste intact dans la matrice du savon n’est pas un échantillon fidèle des corps gras de départ, mais un concentré des molécules les plus lentes que la soude caustique a ignorées.

Cette réalité cinétique balaie au passage une pratique pourtant bien ancrée : le surgraissage « à la trace ». Nombreux sont les formulateurs qui attendent que le mélange épaississe pour ajouter une huile dite précieuse, espérant ainsi forcer le destin et s’assurer que celle-ci restera intacte. C’est oublier que la saponification à froid est une réaction lente qui se poursuit pendant des heures. La soude caustique ne cesse pas son activité à l’apparition de la trace ; elle continue de chercher des partenaires. L’huile précieuse ajoutée tardivement est jetée dans la même arène que les autres. Elle n’est pas protégée par son arrivée tardive, mais soumise aux mêmes lois de vitesse.

Qu’elle soit versée au début ou à la trace, une huile ne « survit » pas par choix du savonnier, mais parce que ses molécules sont structurellement trop lentes pour être saisies avant l’épuisement de l’alcali. Le surgras n’est pas un choix d’ingrédient préservé, mais le résultat d’un épuisement statistique.

Un champ de ruines : le sort des actifs et additifs

Qu’advient-il alors des célèbres insaponifiables ? Brandis comme des ambassadeurs de soin, ils seraient censés traverser la tempête pour venir régénérer l’épiderme. Ici encore, la réalité technique est bien plus austère. Si ces molécules sont qualifiées d’insaponifiables, ce n’est pas par une mystérieuse résistance immunitaire, mais parce que leur architecture moléculaire est fondamentalement différente de celle des triglycérides. Pour la soude caustique, ils sont invisibles, car ils ne parlent pas le même langage chimique. Ils ne sont pas « préservés », ils sont simplement structurellement incompatibles avec la réaction de saponification.

Toutefois, être ignoré ne signifie pas sortir indemne du processus. Plongées dans un milieu d’une extrême hostilité — un pH proche de 14 associé à la chaleur exothermique du processus — ces molécules subissent des agressions radicales. La soude caustique, si elle ne peut les transformer en savon, peut néanmoins les oxyder, les dénaturer ou les hydrolyser.

Ceux qui franchissent la ligne d’arrivée ne le font pas en tant qu’agents thérapeutiques actifs. Prisonniers d’une matrice cristalline, leur potentiel biologique est neutralisé. Une fois le robinet ouvert, les rescapés n’ont plus aucune vertu régénératrice ; ils ne sont plus que des « impuretés » dont la seule fonction sera d’alourdir la structure des micelles.

Le sort réservé aux additifs ne fait que confirmer cette règle de destruction. Les protéines complexes de la soie ou de laits précieux ne survivent pas à l’alcalinité du milieu. La soude caustique agit comme un puissant agent d’hydrolyse : elle démantèle ces chaînes protéiques, les dénature et les brise en acides aminés. De la structure initiale, il ne reste que des débris. De même, les glucides (sucres), qu’ils soient issus du miel, des laits ou encore des jus de fruits, subissent une dégradation thermique et alcaline profonde. Sous l’effet de la chaleur exothermique et du pH extrême, ils s’oxydent ou s’engagent dans des réactions de Maillard (caramélisation) qui dénaturent leur structure bien avant qu’ils ne puissent effleurer votre peau.

Quant aux vertus des plantes, l’illusion est totale. Les molécules actives souvent fragiles sont pulvérisées par le pH extrême. On ne transfère pas les propriétés médicinales d’une plante dans un savon ; on ne fait qu’y précipiter ses cendres chimiques.

Même les argiles perdent leur raison d’être. Leur pouvoir d’adsorption, si précieux en masque pour purifier les pores, est saturé dès la mise en œuvre. Une argile dont les sites actifs sont déjà « remplis » par le savon lui-même ne peut plus rien capturer sur votre peau. Elle n’est plus qu’un colorant minéral ou un agent de texture.

L’intérêt du désordre : la diversion moléculaire

Pourtant, ce tableau d’un champ de ruines moléculaires n’enlève rien à l’intérêt du savon artisanal. Bien au contraire. S’il est jugé plus « doux », ce n’est pas parce qu’il apporte un soin, mais parce qu’il est chimiquement moins efficace.

Un savon industriel pur est une armée de micelles affamées, prêtes à tout dévaster sur leur passage. Le savon artisanal, lui, arrive sur votre peau déjà « fatigué » par ses propres composants. Sa réputation de douceur ne repose pas sur des vertus curatives, mais sur une manœuvre physico-chimique qui sature son pouvoir décapant avant même qu’il ne touche la peau.

Cette « fatigue » repose sur trois piliers de diversion moléculaire :

1. Le surgras : le bouclier sacrificiel. Le reliquat de corps gras — cet assemblage de triglycérides rescapés, de diglycérides et de monoglycérides nés d’une hydrolyse interrompue, voire d’acides gras libres — ne constitue en rien un apport nutritif pour votre épiderme. Ces molécules, que la soude caustique a ignorées par lenteur cinétique et par épuisement statistique, ne sont pas là pour nourrir. Elles servent d’agents de sacrifice. Lors du lavage, les micelles de savon cherchent instantanément du gras à capturer ; elles trouvent ce « festin » à l’intérieur même de la mousse et s’en rassasient avant d’atteindre les lipides de votre barrière cutanée. Le surgras est un leurre : il occupe le savon pour qu’il n’ait plus les ressources nécessaires pour décaper votre propre sébum.

2. La glycérine native : le tampon d’hydratation. Pendant que le surgras sature le besoin en gras des micelles, la glycérine sature leur besoin en eau. Libérée lors de l’hydrolyse des triglycérides, cette molécule hautement hygroscopique reste piégée dans la matrice. Dès que vous mouillez le savon, elle modifie la structure de l’eau de lavage. En s’interposant dans le réseau d’hydratation des micelles, elle crée un environnement dense qui freine leur mobilité et leur agressivité. Elle ne reste pas sur votre peau après le rinçage, mais son action de « tampon » limite le choc osmotique subi par les cellules de l’épiderme.

3. Les impuretés : le parasitage moléculaire. Les quelques insaponifiables survivants ou dénaturés, fragments de protéines et cendres végétales trouvent ici leur utilité. Ces molécules résiduelles ne soignent pas, elles encombrent. Parasitant la formation des micelles, elles les rendent plus volumineuses, plus lentes et moins capables de pénétrer dans les interstices de la couche cornée. Ce « bruit moléculaire » empêche ainsi le tensioactif d’agir avec la précision chirurgicale d’un détergent industriel pur.

La poésie de l’imaginaire face au miroir de la raison

Si la chimie est implacable, pourquoi la poésie de l’imaginaire continue-t-elle de dicter les formulations ? C’est probablement que l’on veut encore croire au miracle du transfert où la science de la sensation remplace celle des molécules. Dans ce théâtre des apparences, le prestige des ingrédients n’a que peu d’intérêt réel. Ils ne sont que des sacrifices sémantiques sur l’autel de la saponification.

Pourtant, c’est de cet anéantissement chimique que naît une illusion tactile savamment orchestrée. Là où un détergent industriel offre une mousse nerveuse, aérienne et vite évanouie, le savon artisanal, encombré de sa glycérine native, des reliquats de molécules lipidiques et des vestiges des actifs et additifs, génère une texture radicalement différente. Plus dense, plus « grasse », elle oppose une résistance soyeuse au passage de la main. Cette onctuosité, loin d’être un apport nutritif, est le signal d’un nettoyage empêché.

Le lavage se transforme alors en un rituel de bien-être. On préfère la maladresse bienveillante de ce tensioactif auto-saboté à la perfection froide des formules de laboratoire. Le savon artisanal ne nous guérit pas ; il nous console. Sa noblesse ne réside pas dans ce qu’il apporte, mais dans sa pudeur : celle d’un objet qui accepte de s’auto-saboter pour ne pas briser le lien ténu qui nous unit à notre propre nature.

Mettre de la poésie dans son savon reste un acte créatif noble: conscient et raisonné, il ne doit jamais devenir un voile jeté sur l’ignorance. Le bon savon se voit tout nu, sans artifice. Sa perfection ne réside pas dans l’accumulation d’ingrédients de prestige, mais dans l’intelligence de sa formulation. Un savon parfaitement équilibré en acides gras, sans une goutte de lait précieux ou d’extrait rare, sera toujours supérieur à une formulation médiocre cachée derrière une étiquette luxueuse. Car la véritable poésie du savon ne réside pas dans le rêve d’un miracle, mais dans l’élégance d’une science qui s’efface pour nous protéger.

Manifeste du bon savon artisanal : la transparence chimique

Pour résumer cette philosophie d’une savonnerie technique et transparente, voici un manifeste qui privilégie la rigueur et le respect de l’épiderme :

Article 1 : je suis un nettoyant, pas un soin.
Je ne suis pas une crème, un sérum ou une lotion. Ma fonction unique est d’éliminer les impuretés de la peau. Je ne peux pas hydrater, nourrir, régénérer ou soigner au sens fonctionnel du terme. Ma valeur réside dans ma capacité à nettoyer efficacement sans détruire l’équilibre naturel de votre peau.

Article 2 : mon excellence est moléculaire, pas botanique.
Je suis issu de la transformation des corps gras par la soude caustique. L’identité des huiles et beurres a disparu. Mes propriétés — douceur, mousse, dureté — dépendent de mon profil d’acides gras. L’usage d’huiles précieuses est un choix personnel, pas une nécessité technique.

Article 3 : ma douceur est une modération, pas une vertu active.
Ma douceur est le résultat de mécanismes de protection intrinsèques :
– la glycérine native : sous-produit naturel de ma fabrication, elle demeure au cœur de ma matrice. Elle sature ma demande en eau pendant le lavage et prévient la déshydratation de votre peau ;
– le surgras maîtrisé : j’utilise des reliquats sacrificiels qui rassasient mon pouvoir détergent afin de ne pas dissoudre les lipides essentiels de votre barrière cutanée. C’est un bouclier, pas un simple apport.

Article 4 : mon processus est chimique, pas magique.
Je suis le résultat d’une réaction en milieu très basique. Ce processus ne se contente pas de transformer les corps gras en savon ; par sa nature caustique, il dénature, hydrolyse ou détruit inévitablement une grande partie des principes actifs fragiles contenus dans les ingrédients d’origine.
La « saponification à froid » n’est pas une conservation, c’est une déconstruction chimique où la glycérine, les sels d’acides gras et les molécules lipidiques non saponifiées ressortent structurellement utiles pour la fonction lavante. Certains des « survivants » dénaturés, comme des fragments de protéines ou des glucides, concourent à améliorer la texture et la densité de ma mousse, apportant un bénéfice sensoriel, mais aucun soin physiologique.

Article 5 : je suis honnête et je respecte l’intelligence de ceux qui m’entourent.
Je ne promeus pas de promesses illusoires d’ingrédients miraculeux. Je privilégie la rigueur, la transparence et un nettoyage optimal qui laisse la peau intacte. Je suis un outil technique de haute qualité qui permet à la propre physiologie de la peau de fonctionner sans perturbation.

Article 6 : ma dimension sensorielle est un art, pas une thérapie.
Si ma chimie est froide et rigoureuse, mon usage est une expérience unique qui fait voyager. Admettre ma réalité moléculaire n’est en rien une insulte à l’artisanat ; c’est en libérer la créativité de manière consciente et raisonnée. Même si les ingrédients choisis n’ont, au final, que peu d’intérêt thérapeutique, ils sont les vecteurs d’un plaisir sensoriel et d’une identité que mon créateur a pris plaisir à façonner.

Le bon savon artisanal n’est en fin de compte qu’un système de nettoyage intelligemment pollué dont la qualité se mesure à sa discrétion. On ne l’ennoblit pas pour ce qu’il apporte, mais pour la manière dont ces « passagers clandestins » neutralisent avec élégance le pouvoir dégraissant de ses molécules lavantes et modifient la texture de la mousse produite, offrant un bénéfice sensoriel qu’un savon industriel ne pourra jamais égaler. Son excellence est exclusivement liée à son incapacité à être performant. Il ne vous transfère rien, il lutte désespérément contre lui-même pour se contenter, simplement, de moins vous agresser. Il ne promet pas l’impossible : juste une réussite technique basée sur ses propres imperfections.


P.-S. à l’usage des alchimistes du dimanche :

Rassurez-vous, si votre savon à l’huile de pépin de framboise pressée un soir de pleine lune ne transfère aucun antioxydant, il conserve une propriété physique indéniable : il glisse toujours entre les mains au moment où l’on s’y attend le moins. La science n’a pas encore réussi à briser ce mythe-là.
Alors, continuez à y mettre du cœur, car si la soude caustique se moque de vos intentions, votre épiderme, lui, vous remercie pour ce joyeux désordre moléculaire.


Je reste disponible pour toute question en suspens. D’ici là, bullez bien… Soyez prudents et prenez soin de vous!…


Note de l’auteur : De l’artisanat à la rigueur des molécules

« Ma pratique de la savonnerie n’est pas un métier, mais une grande histoire d’amour et de passion née en 2011. Elle ne s’est pas construite sur des recettes transmises sans examen, mais sur une volonté farouche de comprendre la réalité chimique du processus de saponification. En confrontant la pratique de terrain aux enseignements de Kevin M. Dunn, j’ai découvert que la véritable noblesse du savon ne résidait pas dans les promesses de son étiquette, mais dans l’intelligence invisible de sa structure. Mon approche refuse le confort des mythes marketing pour embrasser la complexité de la chimie organique. C’est en acceptant que la saponification est une « déconstruction » que j’ai pu affiner mes formulations, non plus pour « me vendre du rêve », mais pour concevoir des outils de nettoyage d’une justesse technique absolue. Ce texte est le fruit de ce dialogue permanent entre la main qui mélange et l’esprit qui analyse, avec pour seule boussole le respect de l’intégrité cutanée et le plaisir de partager une vision lucide de cet art millénaire. »


Bibliographie :

Ananthapadmanabhan, K. P., et al. (2004). « Cleansing without compromise: the impact of cleansers on the skin barrier and the role of lipids ». Dermatologic Therapy.

Bruice, Paula Yurkanis. (2012). Chimie organique (2e édition française). Pearson.

Chang, Raymond & Overby, Jason. (2014). Chimie des solutions (5e édition française). Chenelière Éducation.

Dunn, Kevin M. (2010). Scientific Soapmaking: The Chemistry of the Cold Process. Clavicula Press.

Vogel, A. I. (1989). Textbook of Practical Organic Chemistry (5th Ed). Longman.

Walters, R. M., et al. (2012). « Cleansing formulations that maximize lipids and minimize surfactant penetration ». Dermatology Research and Practice.

2 commentaires sur “Le savon artisanal : entre vérité chimique et poésie de l’imaginaire

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑