L’indispensable cure

Contrairement à son congénère industriel, le savon artisanal en barre nécessite un temps de repos plus ou moins long pour pouvoir nous livrer le meilleur de lui-même. La cure va en effet permettre à la saponification de se terminer, à l’eau de s’évaporer, et enfin à la structure cristalline du savon de se développer.

Conditionnée par de nombreux facteurs à savoir le type d’acides gras de la formulation, la concentration de la lessive de soude utilisée et les éventuels ajouts liquides, il est bien difficile de présager de sa durée théorique idéale… Voyons tout cela en détail…

Tout d’abord, « permettre à la saponification de se terminer » ne sous-entend pas nécessairement que cela va prendre des semaines. Lorsque vous démoulez un savon saponifié à froid (Cold process-CP en anglais), il se peut qu’un infime pourcentage de soude caustique, pratiquement imperceptible tant par un test pH que par la sensation de refroidissement total du savon qui présume de la fin du processus, n’ait pas encore réagi. Il est donc prudent d’attendre quelques jours de plus.

Cela dit qu’un savon saponifié à chaud (Hot process ou HP) soit utilisable en toute sécurité quelques heures après sa confection puisque le procédé en accélère le processus, un savon saponifié à froid l’est tout autant une fois la saponification terminée… Mais à coup sûr, vous serez déçus par leurs performances communes…

Le deuxième aspect important de la cure est de permettre à « l’eau excédentaire » de s’évaporer car même après de longs mois, il en restera toujours assez que pour assurer la cohésion de tout ce petit monde qui compose nos savons. Il est utile aussi de se rappeler que l’eau n’entre pas chimiquement dans la réaction de saponification. Il n’existe donc pas de relation définie entre le nombre de molécules d’eau nécessaire par molécule de corps gras mais elle va permettre la dissociation de l’hydroxyde de sodium en ions Na+ et OH pour que la réaction puisse avoir lieu.

Si vous avez déjà parcouru le blog, vous aurez probablement remarqué que je fais souvent référence à un article du Dr Kevin M. Dunn traitant de la réduction d’eau (« Water Discount ») et ici encore, je ne vais pas déroger à la règle… Riches en enseignement, les expériences menées au départ de quatre formulations avec des concentrations de lessive de soude de 50, 33,33 et 25% nous montrent entre autres l’évolution de la teneur en eau des différents lots réalisés.

On peut constater que la perte d’eau est au départ plus importante pour tous les lots réalisés à basse et moyenne concentration mais qu’après 8 semaines de cure, l’humidité résiduelle reste toujours plus élevée que celle des lots réalisés avec une lessive de soude de 50%. Mais on remarque également qu’elle est conditionnée par le profil global en acides gras de la formulation…

Contrairement aux idées reçues, cette mesure s’applique également à la saponification à chaud car ce n’est pas le procédé en tant que tel qui la conditionne. Comme en saponification à froid, il faudra prendre en compte la concentration de la lessive de soude utilisée et les éventuels ajouts liquides incorporés en fin de processus.

S’il est vrai que la cuisson va provoquer une plus ou moins grande évaporation en fonction de la température choisie, l’eau excédentaire n’aura pas miraculeusement disparu en fin de processus. L’affirmation selon laquelle un savon saponifié à chaud ne nécessite pas de cure est erronée comme en atteste un nouvel article du Dr. Kevin M. Dunn dont voici le lien: « Some like it hot: HP vs CP soaping ». Par contre, à même concentration de lessive de soude qu’un savon saponifié à froid sans ajout liquide supplémentaire, la perte de liquide générée par le procédé à chaud peut réduire le temps de cure mais ça s’arrête là!…

Enfin, il faudra également tenir compte du taux d’humidité de l’air ambiant qui influencera la capacité du savon à se débarrasser du liquide excédentaire. Pour comprendre le mécanisme, il suffit d’appliquer la règle du donnant-donnant. L’eau va s’évaporer jusqu’à ce qu’un point d’équilibre soit atteint entre l’humidité résiduelle du savon et celle contenue dans l’air environnant. Pour en suivre l’évolution, pesez votre savon fraîchement coupé puis une fois par semaine jusqu’au moment où la perte d’eau se stabilise…

Troisième point important, la cure va permettre le développement de la structure cristalline du savon. Méconnu par la plupart d’entre vous, il va en conditionner les performances et sera assujetti aux différents types d’acides gras composant votre formulation. Un article en traite en détail sur le site de « Classic Bells » consultable via le lien qui suit: « Curing Soap ».

Faut avouer que c’est assez complexe, pour résumer on pourrait dire: « Ordre et discipline, tout ce petit monde s’organise et s’aligne »…

Au fur et à mesure que l’eau s’évapore, les différentes molécules de savon formées vont s’aménager de manière ordonnée et structurée. A terme, tel un véritable cristal, ce processus conduira à un savant agencement tridimensionnel régulier et répétitif de cristaux de savon et de liquide. Le savon gagnera en dureté ce qui en augmentera la durée de vie…

La composition globale en acides gras de la formulation a toute son importance. Lors de mes recherches, je suis tombée sur un article qui comparait le processus de cristallisation au fameux jeu « Tetris » (« The hot process cure ») où il était bien plus facile d’empiler des petites pièces de forme linéaire que les autres plus complexes. Et puisqu’un petit dessin vaut mieux qu’un long discours, voici une représentation structurelle des différents acides gras.

Alors que les acides gras saturés ne se différencient que par le nombre d’atomes de carbone de leur linéaire chaine carbonée, les acides gras insaturés quant à eux se distinguent d’une part par le nombre de doubles liaisons qu’ils possèdent et d’autre part par la position qu’elles occupent sur la chaine carbonée et qui en compliquent la structure. On comprend donc facilement pourquoi certains d’entre eux ont plus de mal que d’autres à rentrer dans la rang. La palme d’or revient à l’acide oléique. Composant majoritaire de l’huile d’olive, il contient une double liaison carbone au milieu de la chaine qui tord la molécule en forme de U. Cette volumineuse configuration empêche les molécules de savon produites de bien s’intégrer dans la structure d’un cristal… Voilà pourquoi la cure du savon de Castille est désespérément longue…

Bien que quatre à six semaines puissent être satisfaisantes pour certaines formulations, pour d’autres, elles ne le seront pas. Si l’évaporation de l’eau ne consistait juste qu’à rendre le savon plus dur et plus durable, comment justifier l’amélioration de la production et la qualité de la mousse fournie?

Retournons à notre jeune savon constitué dans la plus grande confusion d’un mélange de molécules de savon (sels de sodium), quelques cristaux, du liquide sans oublier les différents composants ajoutés et le dernier et non des moindres, le glycérol mieux connu sous le nom de glycérine aux propriétés hydratantes et humectantes qui a la capacité de retenir jusqu’à dix fois son poids en eau et contribue à la formation de la mousse.

Vous avez déjà probablement remarqué qu’en fonction de la formulation, il faut parfois frotter longtemps avant d’obtenir un tant soit peu de mousse. Cela est dû à la solubilité des différentes molécules présentes en phase liquide. En effet, celles issues de l’acide stéarique et de l’acide palmitique sont modérément solubles pour le premier et presque insolubles pour le deuxième à contrario de celles issues des acides laurique, myristique et oléique qui le sont plus.

La teneur en eau diminuant, la concentration en glycérol et autres constituants va progressivement augmenter. A terme, cela déclenchera un phénomène de précipitation des cristaux connu en anglais sous le nom de « Salting out » ou encore relarguage en français. Les sels d’acides gras les moins solubles comme le stéarate de sodium et le palmitate de sodium fusionnent en cristaux de savon solides, tandis que les autres restent en phase liquide… La résultante, une mousse abondante, une douceur extrême, une durée de vie plus longue… Que demander de plus même si cela impose des semaines voire des mois de patience…

Et le pH dans tout cela?… Ici aussi de nombreuses affirmations circulent notamment qu’il en conditionne la douceur. Il est d’abord utile de se rappeler que par nature tout « vrai savon » est alcalin. Il faut savoir également qu’il est conditionné par les différents types de sels produits lors de la saponification car ils ont tous un pH différent. L’exemple parfait en est le savon de Castille qui affiche un pH compris entre 9 et 11,5, la faute à l’oléate de sodium et pourtant il est considéré comme le savon le plus doux au monde.

Quant à sa diminution au fil du temps qui passe, là est toute la question et le débat reste ouvert. S’il est vrai que l’on considère que la saponification est terminée au bout de 72 heures, en est-il vraiment ainsi pour toutes les formulations? J’avoue que je n’en fais pas une affaire d’état d’autant plus que les tests pH maison sont vraiment loin d’être fiables. Si le sujet vous intéresse, voici un excellent article sur le site de « Modern Soapmaking »: « How to pH test soap the right way & why it matters ».

Maintenant que vous savez pourquoi, passons au comment…

Peu importe l’endroit, il faudra juste respecter une règle d’or: une pièce tempérée au taux d’humidité bas disposant d’une bonne aération et à l’abri de la lumière directe. Boîtes en carton ou en plastique tapissées de papier sulfurisé, étagères en bois ou en acier inoxydable (bons nombres de métaux sont incompatibles et peuvent conduire au rancissement du savon) feront l’affaire. Veillez à bien les espacer pour que la circulation d’air soit suffisante et à les retourner en cours de cure pour que l’évaporation soit uniforme. Si vos savons sont encore un peu mou au démoulage, privilégiez une surface plane dans un premier temps.

Au bout de quatre à six semaines de cure, vient enfin le moment du stockage. Certains préfèrent continuer de les garder à l’air libre mais vous pouvez aussi bien les disposer dans des caissettes en bois ou en carton dépourvues de fermeture hermétique pour que l’air puisse circuler. Surtout ne les emballez car l’accumulation d’humidité peut en altérer la durée de conservation en les exposant aux fameuses taches oranges disgracieuses (DOS), signe de rancissement, d’autant plus si votre formulation est riche en acides gras polyinsaturés (huile de tournesol, pépins de raisin, carthame, chanvre et bien d’autres encore). Et enfin, si vous disposez de peu d’espace, vous pouvez les empiler à la manière du savon d’Alep, il faut juste que vos savons puissent continuer de « respirer ».

En guise de conclusion, de trop nombreux facteurs entrant en jeu, il est quasi impossible d’édicter des règles communes et immuables puisqu’elle ne se limite pas juste à évacuer un surplus d’eau. Laissez du temps au temps car comme un bon vin, chaque jour qui passe l’améliore un tant soit peu et à moins que vous soyez en rupture de stock, le jeu en vaut vraiment la chandelle…

Bullez bien… Soyez prudents et prenez soin de vous…

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